L’armée algérienne, juge ou partie ?

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Résumé
Les manifestations populaires ont propulsé le faiseur de rois des coulisses au devant de la scène.

Héritière de l’armée de libération nationale, bras armé de la lutte pour l’indépendance, l’armée algérienne est au cœur du système politique algérien depuis 1962. Aujourd’hui, cet arrangement a atteint ses limites. Le soulèvement populaire du 22 février a renvoyé l’armée à sa contradiction originelle de juge et partie au pouvoir.

Dès 1962, l’armée tranche en faveur d’Ahmed Ben Bella comme président du Conseil (il sera élu premier président de la république l’année suivante). Trois ans plus, son chef, le colonel Houari Boumedienne, assume directement le pouvoir à la suite du coup d’Etat du 19 juin 1965. Depuis, directement ou indirectement, l’armée fait et défait les gouvernements et pèse de manière considérable sur la vie politique du pays.

Engagée dans une bataille féroce contre l’insurrection islamiste durant les années 90, l’armée va parrainer en 1999 l’arrivée au pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika. Surexposée lors des années de guerre civile, elle est satisfaite de laisser carte blanche à Bouteflika et de regagner son rôle de pouvoir derrière le trône.

Pourtant, Bouteflika va manœuvrer - c’était son style - pour jouer sur les divergences et les dissensions entre les chefs de l’armée. En 2004, à la première réélection de Bouteflika, le général Mohamed Lamari, chef d’état-major, opposé à un nouveau mandat et soutien discret d’Ali Benflis, démissionne. Les autres généraux, notamment le chef du département du renseignement et de la sécurité (DRS), Mohamed Mediene, dit Toufik, ne l’ont pas suivi et ont continué à soutenir Bouteflika. L’armée continuera à soutenir Bouteflika y compris dans le chamboulement de la constitution en 2008 qui ouvre la voie à la présidence à vie.

Les choses vont s’accélérer à partir de 2010 avec les enquêtes du DRS qui entraînent la décapitation de la direction de Sonatrach (le groupe pétrolier national)  et la mise en cause de  l’ami personnel de Bouteflika, le puissant ministre de l’énergie, Chakib Khelil. L’attaque terroriste contre la base gazière de Tiguentourine, en janvier 2013, va être l’occasion d’affaiblir le général Toufik et de renforcer le chef d'État-major et vice-ministre de la défense, le général Ahmed Gaid Salah. Cela sera confirmé en 2015 par l’éviction du général Toufik et la restructuration du DRS.

Lorsque les Algériens sont sortis le 22 février dans les rues, Gaïd Salah était totalement embarqué dans la démarche du 5ème mandat pour Bouteflika.  Sa première réaction a été de charger les contestataires en dénonçant des “appels douteux” qui poussent des Algériens ”égarés” vers des sentiers “peu sûrs”. Alors que le mouvement de contestation prenait une dimension nationale, Gaïd Salah accusait encore, le 5 mars, “certaines parties” de vouloir ramener l’Algérie aux “années de braises et de douleur”. Le lendemain le 6 mars, il se disait ‘résolument engagé à garantir le maintien des élections présidentielles”.

Ce n’est qu’à partir du 10 mars, deux jours après l’imposante manifestation du 8 mars, que le chef d’Etat major a commencé à modérer son discours en renonçant au ton de la menace.  

Le 18 mars, Gaïd Salah évoque des “solutions” à la crise, ce qui laissait entrouverte la porte à un compromis avec la contestation populaire.

Alors que le régime est devenu aphone, l’armée se retrouve au premier plan. Gaïd Salah, fort de la pression des manifestants, pousse Bouteflika à mettre fin à son mandat et obtient sa démission réclamée par nombre d’Algériens le 2 avril. Depuis, il est de facto celui qui s’adresse aux Algériens au nom du gouvernement et tente de fixer le cap.

L’homme reste, cependant, accroché à la transition telle que prévue par l’article 102 de la constitution, qui réclame une nouvelle élection dans les 90 jours (elle est prévue pour le 4 juillet).  Mais le mouvement populaire rejette une telle transition, arguant que les hommes de l’ancien régime ne peuvent honnêtement organiser le passage vers un nouveau régime où le “peuple est souverain”.

Cette “discussion” à distance entre le chef de l’armée et le mouvement populaire se poursuit et se tend : Gaïd Salah parle les mardi et la population lui répond par des manifestations grandioses les vendredi.  Il est l’homme fort du moment et incarne le régime, mais la population attend de lui (et de l’armée dont il est le chef) qu’il soutienne une vraie transition politique pour aller vers un changement démocratique réel.

Si ses messages envoyés à la population sont contradictoires, Ahmed Gaïd Salah mène en parallèle à l’intérieur du régime une vraie guerre contre ce qu’il considère être les “réseaux” du général Toufik qu’il soupçonne de contrecarrer ses propres plans et qu’il accuse publiquement de ‘’comploter’’ et d’entraver ‘’les solutions de sortie de crise.’’  Les services de renseignements qui relevaient de la présidence de la république sont ainsi rattachés à l’état-major. Gaïd Salah y place des hommes de confiance, des “généraux administrateurs”, qui n’avaient jamais servi dans cette boite noire du système algérien.

Le chef de la Direction Générale de la Sécurité Intérieure (DGSI), le général Rezzig Boura, dit Abdelkader, a été le dernier à quitter ses fonctions ce 21 avril, remplacé par le général Wassini Bouazza. Cette démission a été précédée par celle du puissant général-major Athmane Tartag, dit Bachir, chargé par Bouteflika de coordonner les services de sécurité, ainsi que celle d’Ali Bendaoud à la tête de la Direction Générale de la Sécurité Extérieure (DGSE).

Mais Toufik est-il aussi puissant que le suggère Gaïd Salah? Beaucoup en doutent même si laréapparition de l’ancien patron des services, la veille de la démission de Bouteflika, lors de tractations de dernière minute, a suscité des interrogations sur la puissance des soi-disant réseaux influents de la DRS.

Cette animosité entre les deux généraux masque mal l’hésitation de Gaïd Salah, qui est tenté de réprimer et d’imposer par la force la tenue d’une présidentielle que nombre d’Algériens rejettent avec force. Son discours officiel n’est pas en faveur des revendications populaires. L’armée, reste encore hésitante entre sauver un régime finissant ou s’ouvrir aux aspirations démocratiques de la population. 

Le mouvement populaire pose la vraie question de fond: L’armée qui a, de facto, assumé le pouvoir de désigner et de démettre les gouvernants depuis l’indépendance, va-t-elle contribuer à rétablir le principe de la “souveraineté du peuple”?

Quand Gaïd Salah invoque l’article 102 (qui organise la succession après la démission d’un président), les Algériens répliquent qu’il faut “activer” l’article 7 (qui invoque la souveraineté totale du peuple). C’est cette mission que l’armée, dans son face-à-face direct avec la population, est chargée d’accomplir. C’est une véritable révolution culturelle que les chefs de l’armée algérienne doivent faire pour accompagner la révolution démocratique des Algériens.

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Ghada Hamrouche is an Algerian journalist. She has worked for several media outlets, including Le siècle, Le Matin and La Tribune, and has been working for HuffPost Algeria since 2014. On Twitter: @GhadaHamrouche

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